Anne Mangeot entrevoit le monde par le dessin. Son travail engage d’ailleurs une problématique étroitement liée aux arts graphiques. En intervenant avec des matériaux aussi antinomiques que le bois et, plus rarement, le métal, l’artiste étend en effet les possibilités du crayon dans une perspective qui n’est jamais feinte comme sur l’espace plan de la feuille de papier mais dont le volume se déploie par plans successifs au sein du paysage. Elle suggère toujours la forme et non la couleur des objets, sublimant les traits du panorama sur le calque de la vision.
Si naturelles qu’elles puissent paraître, ses
constructions ne doivent rien au hasard. Elles obéissent
à une mathématique calculée d’instinct
et déclinée dans un savant ordonnancement de la
ligne. Les notations graphiques que constituent les troncs
d’arbre et les branchages enchevêtrés sont
ainsi systématiquement contrariées par la rigueur
verticale ou horizontale de l’œuvre et, à
l’inverse, la vision d’un paysage organisé par
l’Homme est rapidement perturbée par l’anarchie
de la structure (« rami »dans le vignoble de quinsac près
de Bordeaux, 2011). Ce sont autant de contrastes auxquels
s’ajoute l’instantanéité de la
construction qui tend à se pérenniser malgré
son inéluctable disparition tant les substances
utilisées sont fragiles.
Dans le cadre de ses recherches, Anne Mangeot a par
conséquent saisi l’énorme potentiel de la
lumière au point qu’elle soit devenue, au fur et
à mesure, un matériau à part entière.
L’artiste admire sa dimension malléable et son
influence sur la matière même de
l’œuvre : canalisée par les tiges de
bois dont l’assise est parfois peinte en blanc, la
lumière fait scintiller la structure sous l’effet
de sa réfraction (« déambulation », Jaujac,
Ardèche). Plus récemment, l’introduction de
la couleur est venue rehausser les valeurs. En 2011, lors
d’une intervention dans le Territoire de Belfort,
l’artiste a repeint en bleu tous les piquets d’un
pâturage, variant du blanc au mauve selon l’inclinaison
et l’intensité des rayons du soleil (« blät
maerke »). Décomposée voire disloquée,
comme au Centre d’Art Contemporain de Troyes où une
installation de feuilles métalliques reproduisait au sol
son impression vibrante en négatif (« éclats de
lumière »I, 1999), la lumière est aussi
métaphoriquement employée comme une ouverture sur
un temps révolu à travers les fenêtres
des ruines d’une abbaye bretonne, -l’Enclos
des Capucins d’Audierne-, (« présences », 2011).
À chaque nouvelle installation, il semble ainsi que les
lieux dussent être habités par l’œuvre,
comme si elle avait toujours existée. Si en même
temps, il arrive que celle-ci surgisse telle une apparition et
s’impose au regard par la voie indéfinissable
d’une vibrante légèreté, c’est
parce que le tracé est délié sur une
immense toile à ciel ouvert. Ce graphisme,
hérité d’une représentation du monde
selon laquelle la conscience que l’Etre Humain, au centre
de tout, n’est pourtant qu’une infime partie de
celui-ci, rend la vision à la fois concrète et
irréelle.
La perception transfigurée d’une parcelle
minuscule à l’échelle de la Terre
tente l’écriture d’un monde qui se raconte
au travers d’une émotion ressentie face au paysage.
De fait, le caractère spontané du travail
d’Anne Mangeot outrepasse la référence au
Land Art car la configuration très spéciale
de l’espace éprouvé la situe dans
l’environnement des romantiques aventureux qui,
épris de liberté, sortent de leurs ateliers
croquer le Sublime et arpentent le paysage pour en
dévoiler les multiples aspects.
L’œuvre est en effet à chaque fois une nouvelle
occasion de révéler le lieu à lui-même.
Aussi l’artiste établit-elle toujours ses recherches
sur les bases d’une démarche anthropologique. Son
travail naît d’une rencontre avec le territoire
qu’elle désire temporairement occuper. Elle
côtoie ses habitants, recueille leurs témoignages
de vie quotidienne, écoute les légendes et les
traditions pour en affirmer la singularité.
En australie dans la région de Brisbane,
aidée d’un ami qui connaît bien les lieux,
elle est par exemple conduite vers une clairière
accueillant une source d’eau fraîche.
Exaltée par le chant des oiseaux qui y avaient
trouvé un rare refuge, elle édifie une
architecture où viendront se poser les touches
rubicondes de leur plumage (« aucelli », 2005).
En 2008, à Saint-Priest (Rhône), elle crée un
labyrinthe dans lequel les habitants de la ville viendront se
perdre et jouer (« dédale »).
La poésie est évidemment une réponse
adéquate à une réalité qui ne
l’est pas toujours. Or, les œuvres d’Anne
Mangeot ne sont ni l’image, ni la copie du paysage mais
des structures autonomes correspondant à une
réalité ontologique où la représentation
des formes vitales essentielles dont elle a fait
l’expérience tient une place importante.
De même, en majeure partie
éphémères, elles constituent
en soi une mécanique philosophique de la question du devenir.
Ont-elles aujourd’hui disparu du site où
elles avaient été implantées ?
L’artiste répond toujours qu’elle n’en
sait rien…
Ce positionnement participe d’une humilité
et d’une prise de distance nécessaires à la
création et à la vie de l’œuvre qui a
rapport au temps : temps d’élaboration -lors
de résidences de courtes durées-, temps de
l’exposition et temps de la destruction ou de la
disparition progressive de l'ouvrage, ces trois phases
étant de durées variables. Parfois, les
éléments se déchaînent comme ce
fut le cas dans la forêt de Hirmont, près de
Bar-le-Duc où la tempête de 1999
détruisit de nombreux arbres sur son passage
ainsi que le travail qui y avait été installé
un an auparavant (« hirmont »). Dans le meilleur des cas, la
végétation reprenant ses droits vient plus
lentement perturber le graphisme qui lui avait
été imposé.
La nature elle-même a une chair qui rend la réalité malléable. Cette chair consciente, appliquée à l’œuvre éphémère et surtout au dessin entend dynamiser les principes essentiels et vitaux. L’introduction ponctuelle d’éléments nouveaux dans le proche environnement végétal génère en lui la volonté de se l’approprier. Ce que le support papier inerte ne peut faire, la nature l’accomplit. plus qu’un aménagement paysager, les architectures d’Anne Mangeot sont donc une production à part entière qui révèle toute son étrangeté lorsque la nature la respire, la ronge et la digère ; cette action constituant toujours une incidence complice de l’œuvre sur le point de disparaître.