Vouloir ne plus emprisonner le même espace, promener ses constructions de branches, les poser çà et là, comme des formes nécessaires et proches de soi, des formes nous accompagnent et que l’on ouvre et ferme lorsque le lieu les accueille.
Ne plus vouloir que le regard se saisisse seul de l’objet mais que le temps ait son mot à dire et que l’absence rejoigne le déplacement, absence de la masse pesanteur, absence de la figure, absence de soi.
L’installation est une politesse : on pose quelques liens entre des branches et on les reprend pour les déposer légèrement ailleurs. Ne pas s’imposer dans un espace qui serait captif de la sculpture, ne pas imposer un regard dicté par un art immobile et laisser le bois et l’air rentouer ensemble un récit, leur ancien récit.
Mais aussi chercher d’autres lignes que celles du dessin, rapporter au dessin tout ce qui lui ressemble, des branches, une architecture.
Eloignée du minimalisme qui attachait le regard à la forme inflexible, l’installation attire les flâneurs et les rimeurs, ceux qui relient le temps de leur pensée au monde, ceux qui traversent l’espace en parlant le langage des lignes et des graphismes ou ceux qui ramassent des cailloux en leur ajoutant leur art.
Comme Poussin.
Mais aussi savoir dire le sérieux de l’aérien dans la sculpture, et faire œuvre de son passage. Confier au naturel l’art suprême du dessin et confier au regard les saisons des arbres.
Il y a, dans l’installation, une mémoire de la nature, car, selon le poème Souvenance d’Hölderlin,
« Est réservée aux poètes
la fondation de ce qui dure ».
Le monde est en soi poétique. Comment l’art peut-il évoquer la fragilité de feuilles, le scintillement des étoiles ou la douceur du vent ?
Les œuvres d’Anne Mangeot sont à l’entre-deux de l’art et du monde. Elles se glissent dans le paysage et dans la forêt discrètement sous la forme d’un rideau de feuilles mortes, suspendu à une branche d’arbre. Elles transportent, dans des lieux d’exposition, des images du paysage recomposé par l’art. Ce qui les réunit, c’est l’espace. Anne Mangeot écrit :
« L’espace devient alors un élément aussi important que la sculpture. Le volume graphique en est le centre. Le regard s’y arrête ou passe à travers. Ces graphismes traduisent la recherche de points de repère dans l’espace-temps. Ils absorbent impressions, rêves, émotions et réveillent une mémoire collective, d’une époque primitive révolue. »
Il s’agit d’un dialogue entre les signes de la nature et ceux de l’art : les branches vont s’arc-bouter pour se clore en sculpture, le lierre vient en contrepoint à la lumière d’éclats métalliques, les brindilles et leurs ombres viennent redessiner sur un mur un paysage oublié.
Cette œuvre est la recherche d’une écriture qui naîtrait de l’harmonie silencieuse de l’artiste et du monde.